Une appréciation par Katie Hafner

Verne Edquist, l’accordeur professionnel qui a consacré la majorité de sa vie professionnelle à un seul client – Glenn Gould –, est décédé des suites d’une longue maladie le 27 août dernier à l’âge de 89 ans.

J’ai rencontré Verne pour la première fois à l’été 2004, lorsque je suis allée à Toronto pour amorcer des recherches préliminaires à l’écriture d’un livre sur le cher piano CD-318 de Gould. Verne et son épouse, Lillian, m’ont accueilli dans leur maison aux abords de la ville. Nous nous sommes installés au salon, mon magnétophone était prêt, et pendant plusieurs heures, Verne a raconté sa vie, et son travail auprès du très excentrique Glenn Gould.

C’était le début d’une amitié qui se prolongerait bien au-delà de la publication de mon livre, A Romance on Three Legs: Glenn Gould’s Obsessive Quest for the Perfect Piano.

Pendant cet entretien, j’ai été mise au fait des séances nocturnes d’enregistrement. Verne arrivait toujours tôt pour commencer à accorder le piano. Une fois l’instrument prêt, il devait rester toute la séance, juste au cas où une note déciderait de sonner faux. Verne m’a raconté des anecdotes sur les cafés de Glenn Gould; il faisait des commandes si étranges qu’elles en étaient attendrissantes. C’est aussi là que j’ai appris sur le désespoir encouru par la perte du CD-318; ainsi que sur ses appels désespérés à Verne alors qu’il réenregistrait, au crépuscule de sa vie, les Variations Goldberg sur un piano Yamaha. Les Variations Goldberg sur un Yamaha.

Charles Verne Edquist est né en 1931, soit un an avant Gould, dans un village de la Saskatchewan appelé Glen Mary, à 400 miles de la frontière avec le Montana. À cette époque, la province vit déjà des années de mauvaises récoltes. La petite enfance de Verne est donc marquée par la pauvreté. Son père, un immigrant suédois qui attirait les problèmes, est déporté en Suède alors que Verne est encore bambin. Sa mère, Thea (qui, elle aussi, était arrivée au Canada dans une vague d’immigration suédoise), doit élever ses enfants seule. La famille déménage dans une ferme abandonnée quand Verne a deux ans. Ensuite, la mort prématurée de sa sœur de 11 mois précipite une série de changements. Thea trouve finalement un emploi de gouvernante dans une maison, ce qui lui permet ainsi d’héberger sa famille.

C’est à cause d’un handicap physique que Verne devient accordeur de piano. En effet, il est presque aveugle. Son oncle Hjalmar remarque ses troubles de visions alors que Verne n’a que six ans. Le médecin pose un diagnostic de cataracte congénitale.

Verne travaillant sur un piano.

À l’hiver 1938, il a huit ans. En plein cœur de la grande dépression, il est envoyé seul en train à 2 000 miles à l’est de chez lui, à l’école pour aveugles de l’Ontario. C’est quand il doit être hospitalisé à l’infirmerie de pendant six semaines pour avoir contracté la scarlatine qu’il entend pour la première fois quelqu’un accorder un piano; un son perçant, pas tout à fait musical, et à peine mélodique.

Une fois remis, il se rend à l’atelier de piano de l’école. C’est alors qu’il découvre qu’il a presque l’oreille absolue et qu’il se met à étudier l’accord de piano avec rigueur et détermination.

Des années plus tard, il cite son maître accordeur J. D. Ansell, qui avait cet aphorisme de prédilection : « Le dictionnaire est le seul endroit où le succès vient avant le travail ». Pour former son protégé, Ansell l’emmène accorder des pianos dans des maisons privées. Verne peut conserver l’argent, soit 2,50 $ par piano, parfois 3 $, s’il est chanceux. Avec sa paie, il se procure les outils de base : marteau d’accordeur, diapason, pinces à bec fin, appareil de mesure du diamètre des cordes et sourdines en caoutchouc.

À 19 ans, il obtient son diplôme d’études secondaires. Il sait que sa meilleure chance d’intégrer le marché du travail est de trouver un emploi chez l’un des nombreux fabricants de pianos de Toronto (au début du 20e siècle, l’annuaire de la ville compte non moins de 16 fabricants). Il commence comme chipper, en accordant des pianos en construction, alors qu’ils n’ont même pas encore de touches. Ce premier réglage est réalisé avec un diapason, puis à l’oreille, en pinçant les cordes avec un petit morceau de bois.

Verne d’abord est engagé comme apprenti chipper par le fabricant de pianos Winter.

Verne possède un coffre à pêche converti en boîte à outils d’accordeur. Au fil des ans, il la garnit de dizaines d’outils. Il en achète à des accordeurs chevronnés ou il utilise des outils de métiers autres, selon ses besoins. Il a des forceps de chirurgien, une sonde exploratrice dentaire, un tournevis d’opticien pour l’ajustement des cordes de clavecin, des ciseaux de barbiers pour l’entretien des feutres, des chevilles de cordonnier pour boucher des trous. Du milieu de la soudure, il emprunte la saponite, un lubrifiant sec pour empêcher le cuir des plus vieux pianos de faire du bruit.

Quand il perd son emploi, il décide d’offrir ses services au porte-à-porte. Il procède de façon systématique, en choisissant judicieusement des quartiers de Toronto atteignables en tramway. Éventuellement, il s’enhardit et appelle dans les mess d’officiers, les hôpitaux psychiatriques et les prisons. Il parcourt parfois plus d’un mile et demi en pleine tempête de neige pour aller accorder des pianos. Il gagne 3 $ par piano et il est chanceux s’il obtient un mandat par jour. « C’était comme ça », se rappelle-t-il. « J’étais content d’avoir du travail. À cette époque, on prenait ce que l’on pouvait. »

En 1952, Heintzman, alors le plus gros fabricant de pianos au Canada, l’engage comme accordeur. Verne a 21 ans. Il se démarque toujours par son travail, même lorsqu’il accorde un piano pour la première fois. Les oreilles averties reconnaissent son talent supérieur.

En 1961, il devient accordeur pour les concerts à l’auditorium T. Eaton Co. Il est persuadé qu’il peut élever le son du piano, le transformer en un monde de couleurs. Il aime bien penser qu’il donne aux gens un aperçu de cette couleur chaque fois qu’il accorde un piano. De son bureau, Muriel Mussen, directrice des concerts, peut reconnaître le style unique de Verne. Contrairement aux accordeurs qui tapent fort sur les touches, il a une approche douce avec le clavier. Bien souvent, en plein milieu de son travail, il entend Muriel lui lancer de son bureau : « je sais que c’est toi qui accorde Verne! ».

Environ un an après ses débuts chez Eaton, Muriel lui demande de se rendre à l’autre bout de la ville pour accorder le vieux Chickering dans l’appartement de Glenn Gould. Glenn demande à Verne de refaire ce qui a déjà était fait des centaines de fois : rendre le piano jouable, ne serait-ce que pour un moment. Pourtant, Verne refuse. Il lui indique que les chevilles d’accord sont si lâches qu’elles doivent être remplacées.

C’est son entêtement à faire les choses à sa manière qui charme Gould et qui fait naître l’association qui durera des décennies entre le pianiste et le technicien accordeur.

Verne œuvre pour bon nombre de célèbres musiciens, comme Duke Ellington, Arthur Rubinstein, Rudolf Serkin, Victor Borge et Liberace. Toutefois, c’est vraiment son travail auprès de Gould qui lui permet éventuellement de quitter Eaton et de faire vivre sa famille.

Les deux hommes tolèrent leurs manies, bien présentes chez l’un et l’autre. Les bizarreries de Gould ne sont un secret pour personne. L’une de leurs premières conversations porte sur le handicap de Verne. « Je ne vois pas très bien, mais je fais le travail. » À ce, Gould répond qu’il n’en a aucun doute. Et plus rien n’a été dit sur le sujet.

Verne travaillant sur un piano.

Comme deux parents à l’affût d’un changement d’humeur chez leur enfant, Glenn et Verne sont très attentifs aux variations dans le ton du piano. Même que la compétition s’invite entre eux, pour savoir qui entendra le premier signe d’un problème d’accord. Verne est fier de son acuité auditive. Il est toujours le premier à détecter un écart minime. Souvent, il attend un court moment, jusqu’à ce que ce Gould l’entende aussi, s’arrête et lui demande de remédier à la situation.

Éventuellement au cours de sa carrière, lorsqu’il écoute un enregistrement, Verne est capable de dire si c’est lui qui avait accordé le piano ou non. Il a l’oreille absolue, cette rare capacité à associer automatiquement le son d’une note à son nom, comme la plupart des gens reconnaissent facilement leurs couleurs.

Toute sa vie, dans une synesthésie qui lui est propre, il perçoit la musique comme une palette de peintre. Si vous lui demandez comment il reconnaît la note fa, il répond que le fa est bleu. Selon lui, le do est un peu vert lime, le ré a une teinte sableuse, le mi arbore un rose aux influences jaunâtres, le la est blanc, le sol est orangé et le si vert foncé. Pendant longtemps, Verne est gêné de ce talent insolite. Pourtant, lorsqu’un jour il en parle à Gould, le pianiste réagit comme s’il s’agissait de la chose la plus naturelle au monde.

En 1981, à défaut de pouvoir réparer le précieux Steinway, Gould décide d’enregistrer les Variations Goldberg sur un Yamaha, Verne est complètement sidéré. Il déteste profondément les pianos Yamaha. Alors que Steinway utilise des outils non motorisés pour construire ses instruments, Yamaha a recours à des machines. Verne est méfiant, notamment à cause de la vitesse à laquelle Yamaha produit des pianos.

Quand j’ai interrogé Verne pour mon livre, j’ai été étonné par sa douceur et sa gentillesse. J’ai été surprise d’entendre ses réserves, et même un peu d’amertume dans sa voix, quand il parlait de son plus célèbre client. Bien que Gould acceptait de faire des pieds et des mains pour s’adapter à l’horaire de Verne et qu’il n’a jamais prononcé un mot désobligeant à son égard, il n’a pas non plus, au cours de deux décennies de collaboration, félicité Verne. De toute évidence, il n’a pas été facile de travailler tant d’années sans se faire dire une seule fois « bon travail ».

Je suis allée à Toronto quelques fois pour mon livre, et j’ai appelé Verne souvent pendant trois ans. Il était toujours content d’avoir de mes nouvelles et de répondre à toutes mes questions. Une fois, quand les contenus dépassaient mes compétences, j’ai demandé l’aide de John Callahan, un technicien et restaurateur de Steinway très respecté. Il a traduit le jargon de Verne en un vocabulaire plus accessible pour moi. Nous avons mis le téléphone sur haut-parleur, je prenais frénétiquement des notes tandis que John et Verne discutaient. Quelques semaines plus tard, j’ai appelé Verne alors que je conduisais. Quand il a entendu ma Prius reculer, il s’est exclamé dans toute sa bonne humeur inimitable : « C’est un fa dièse! ».

La dernière fois que j’ai vu Verne, en 2012, nous avions été invités à parler au festival Joy of Music, organisé par la Chopin Society de Hong Kong. Verne était accompagné de son fils. Nous restions tous au YMCA de Hong Kong, où il y avait une superbe vue sur la Symphonie des lumières du Victoria Harbour. Verne a adoré.

Verne laisse derrière lui, Lillian, son épouse depuis plus de 60 ans, sa fille Marilyn et ses fils, Carl, Eric et Graham.

Entrevue avec Verne Edquist, en septembre 2017, dans sa résidence. Enregistrement réalisé pour l’événement Glenn Gould Gathering, à Tokyo. Préparé par Ryuichi Sakamoto, gracieuseté de Zakkubalan.

Katie Hafner.

Katie Hafner est journaliste et autrice. Elle a publié six livres, dont A Romance on Three Legs: Glenn Gould’s Obsessive Quest for the Perfect Piano, que Kirkus Review qualifie d’aussi légendaire que Seabiscuit. Elle est aussi animatrice et réalisatrice du balado Our Mothers Ourselves, une émission hebdomadaire où elle discute avec les enfants de femmes remarquables.

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