Pourquoi Gould utilisait-il toujours la petite chaise lorsqu’il se produisait ou enregistrait ?

Le symbole le plus durable de l’excentricité de Gould a d’abord été une chaise pliante en bois à dossier haut qui faisait partie d’un ensemble table et chaises destiné à jouer aux cartes, fabriqué dans les années 1930 à London, en Ontario. (Les détails de cet ensemble ont été rapportés pour la première fois par le musicien et écrivain Colin Eatock, basé à Toronto). La chaise de Gould est devenue exceptionnellement basse en raison des modifications apportées par son père (avec l’aide d’un ami) en 1953, notamment le sciage de quelques pouces des pieds et la création de petits dispositifs qui permettaient d’ajuster chaque pied individuellement.

Le résultat a placé Gould à environ quatorze pouces (36 cm) du sol, si bas que ses genoux étaient plus hauts que ses fesses, mais il voulait s’asseoir aussi bas parce que son style pianistique et son répertoire préféré (surtout contrapuntique, en grande partie du dix-huitième siècle) exigeaient une technique qui bénéficiait d’une approche intime du clavier. Il souhaitait également une chaise offrant le « jeu » dont il avait besoin, d’avant en arrière et en diagonale, pour s’adapter à ses mouvements pendant qu’il jouait ; une assise inclinée vers l’avant (« je dois m’asseoir sur le bord ») ; et un dossier formant un angle supérieur à quatre-vingt-dix degrés pour s’adapter à l' »angle de détente » auquel il aimait s’asseoir. Aucun banc de piano conventionnel ne répondait à ses besoins, mais la chaise que son père a modifiée y répondait.

Il a utilisé cette chaise jusqu’à la fin de sa vie, pour des séances d’entraînement, des répétitions, des concerts et des enregistrements. Il l’a transportée et expédiée selon les besoins et, à la fin des années 1950, elle était déjà très usée. L’huiler et la bricoler faisait partie de son rituel d’avant concert, bien qu’elle grinçât encore lors de ses concerts et de ses enregistrements. (Il existe même au moins une étude scientifique inspirée par ces grincements, croyez-le ou non). Le rembourrage du siège s’est graduellement échappé de sa housse en similicuir vert, qui s’est elle-même détachée – on peut presque dater les photographies et les films de Gould en fonction de l’état du siège. Il finit par s’asseoir sur un cadre nu, avec un support en bois qui courait d’avant en arrière le long de son entrejambe. Pourtant, on ne l’a jamais entendu se plaindre du fauteuil, et il n’admettait un substitut que lorsque, par exemple, il était temporairement perdu ou endommagé pendant le transport.

Au fil des ans, Gould, son imprésario et Columbia Records ont fait des efforts de bonne foi pour trouver une nouvelle chaise en bois ou en métal plus solide. Son ami Lorne Tulk, dans un extrait du documentaire de 2009 intitulé Genius Within : La vie intérieure de Glenn Gouldmontre une de ces chaises modifiées par le père de Gould, et affirme que Gould a transporté les deux chaises pendant un certain temps. Mais rien ne prouve qu’il ait jamais utilisé sérieusement une autre chaise que la première, car aucun substitut n’est jamais tout à fait satisfaisant (sans jeu de mots). Il y avait sûrement un élément de superstition à l’œuvre ici : la chaise est devenue un talisman, une couverture de Linus, pour Gould, qui avait l’habitude de faire appel à des objets familiers, à des habitudes et à des rituels afin d’éviter l’anxiété.

D’ailleurs, en 2007, le fabricant de meubles italien Cazzaro a commencé à vendre une réplique de la célèbre chaise, conçue par René Bouchara et approuvée par la succession de Gould, au prix de 990 euros. Ces répliques ne sont plus vendues, mais l’une d’entre elles se trouve dans les bureaux de la Fondation.

La chaise originale est maintenant conservée (avec le piano Steinway, CD 318, bien-aimé de Gould) au Centre national des Arts, à Ottawa.

Non, ils ne vous laisseront pas vous asseoir dessus.


Kevin Bazzana est un écrivain canadien diplômé en histoire de la musique de l’université de Victoria, de l’université de Stanford et de l’université de Californie à Berkeley. Depuis le milieu des années 1980, il a beaucoup écrit sur Glenn Gould et a travaillé sur de nombreux projets liés à Gould : CD et CD-ROM, émissions de radio, conférences, sites web. Il est l’auteur de Glenn Gould : The Performer in the Work (1997) et Wondrous Strange : The Life and Art of Glenn Gould (2003) ; il a édité le Glenn Gould Magazine de la Fondation (1995-2008) et a participé en tant que consultant au film documentaire Genius Within : The Inner Life of Glenn Gould (2009).

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