Par Alexina Louie
Après avoir passé dix ans en Californie, l’une des premières commandes que j’ai reçues était pour l’orchestre à cordes des étudiants de l’Université McGill de Montréal, dont la première devait avoir lieu en janvier 1983. Parce que je voulais impliquer chaque étudiant dans le processus de répétition et d’interprétation, j’ai décidé de donner à chaque étudiant sa propre partie, et ma nouvelle pièce a donc été écrite pour quarante-quatre cordes divisi (séparées).
Peu après avoir commencé à écrire cette pièce en 1982, j’assistais aux répétitions de la première d’une autre œuvre. Un matin de la fin septembre, la harpiste Erica Goodman, bouleversée, est entrée dans la répétition en nous demandant si nous venions d’apprendre que Glenn Gould avait été victime d’une grave attaque cérébrale. Nous, les musiciens, étions stupéfaits. Il n’avait que 50 ans et était pour nous une star de la musique. Nous avons tous ressenti un profond choc et une grande tristesse.
Immédiatement après la répétition, je suis allé dans ma salle de répétition au Conservatoire, j’ai sorti ma partition en cours et j’ai essayé de poursuivre la composition de McGill, mais mon esprit n’arrêtait pas de dériver. La nouvelle de l’état grave de l’un de nos plus grands artistes m’a tellement abasourdi que je me suis déconcentré et que j’ai commencé à réfléchir à la mortalité et au sens de la vie d’artiste.
Je me consolais au piano, en improvisant sur des morceaux que j’aimais, en les transformant en méditations spirituelles en utilisant des groupes d’accords inhabituellement grands ou en appuyant sur l’étouffoir pour des passages prolongés, en transformant des phrases connues en flous sonores. Ces ruminations ont fini par se retrouver dans mes compositions.
Le 15 octobre 1982, j’ai assisté à la commémoration de Gould à l’église anglicane St. Paul’s, où 3 000 personnes se sont entassées pour écouter des souvenirs et des hommages musicaux. À un moment donné, nous avons chanté ensemble le choral Nun danket alle Gott. L’effet de cette masse de personnes partageant un même chagrin était écrasant. Des fragments de ce choral, ainsi que des morceaux sur lesquels j’avais improvisé, ont flotté dans ma composition de différentes manières – certains dans des rêveries fantaisistes, d’autres intensément déformés. Tout au long de ma composition, des fragments de Bach sont tissés : le choral, l’Allemande de la Suite française en solL’air de la Suite orchestrale n° 3, ainsi que le Prélude et fugue en si bémol mineur juxtaposés les uns aux autres. La dernière citation est tirée du dernier mouvement de l’œuvre de Mahler. Das Lied von der ErdeLe Lied von der Erde, « der Abschied – l’Adieu ».



En 1999, le Ballet national du Canada a présenté Inspiré par Gould, une soirée de nouvelles œuvres chorégraphiées par des artistes canadiens de premier plan en l’honneur de Glenn Gould. J’ai été stupéfaite par l’œuvre de Dominique Dumais, cent mots pour la neigequi a été sur mon O Magnum Mysterium. Au début, j’étais sceptique. Je me demandais comment une composition aussi personnelle (sans aucun rythme perceptible) pouvait être créée sous la forme d’un ballet dédié à notre icône musicale. Je craignais que le ballet qui en résulterait ne nuise aux émotions puissantes et à l’intimité profonde et contrastée de ma pièce. Mais j’ai été très émue par le travail spirituel de Dominique. C’était passionnant – l’un des grands moments artistiques de ma carrière. J’ai eu l’impression que, de manière incroyable, elle avait saisi le processus créatif allusif et viscéral que partagent les artistes : Gould, Dumais et moi.
Ma composition est une pièce inhabituelle qui oscille entre d’intenses explosions de douleur et des citations altérées de grandes musiques du passé. Que reste-t-il après avoir tant donné de soi dans sa vie d’artiste ? L’effort est immense. Gould avait tant donné et était mort si jeune. Lorsque j’ai terminé ce travail, je me suis rendu compte que si l’expression de votre musique est vraie, votre musique existera longtemps après votre mort. O Magnum Mysterium : In Memoriam Glenn Gould (1983) a été pour moi une composition cathartique. Elle était aussi proche d’un morceau arraché à mes tripes que je ne l’ai jamais écrit.
C’est l’expression de mon émerveillement devant les mystères de la musique, de l’univers et de la vie d’artiste, ainsi que l’expression de mon chagrin face à la mort prématurée d’un grand musicien.
Cliquez ici pour écouter O Magnum Mysterium d’Alexina Louie, enregistré par l’Orchestre symphonique de Toronto.

La compositrice Alexina Louie, née à Vancouver et connue pour son style expressif et personnel, est l’une des compositrices canadiennes les plus jouées et les plus acclamées. Officier de l’Ordre du Canada, elle a récemment reçu le Prix Molson 2019 et le Prix du Gouverneur général pour les arts de la scène 2020.
Son vaste catalogue d’œuvres couvre un large éventail de genres musicaux, y compris l’opéra sur scène (La Princesse écarlate), des mini-opéras révolutionnaires réalisés pour la télévision (Toothpaste, Toast brûlé) ainsi que des compositions pour orchestre, ballet, musique de chambre, chorale et solo qui sont fréquemment jouées et diffusées au Canada et à l’étranger. Le catalogue complet de Louie peut être consulté à l’adresse suivante www.alexinalouie.ca
